vendredi 20 février 2009

Apprendre

Que de choses... et je n'ai pas repris l'habitude de fournir la place au fur et à mesure. Ne vous inquiétez pas: ça arrive.

La semaine dernière, donc, nous nous formions à l'art de la piqûre et du charcutage: pour le bien de nos coreligionnaires, bien sûr!

En effet, une intra-veineuse le garrot entre les dents, tout le monde sait faire, dans l'urgence de la descente... étant entendu qu'adolescent vous ayez maté au moins une fois Requiem for a Dream ou Trainspotting. En l'occurrence, il s'agissait de savoir faire ça, mais sur un autre: on ne sait jamais ce qu'un collègue ramènera comme souvenir d'escale. On est jamais non plus trop bien préparé aux sautes (pas que d'humeur) d'une scie ou d'une disqueuse...

Le lieu choisi pour parfaire notre formation était donc le service d'urgences d'un des grands hôpitaux de la ville. Pour la pratique je m'y suis collé tant que j'ai pu. Faut bien. Sachant que j'éprouve assez peu de plaisir à me faire transpercer les chairs, même pour mon bien. Que je n'imagine même pas faire violence à autrui. L'idée de tirer sur la peau d'un patient, même pour lui refaire un beau front, me mettais un peu mal à l'aise. 
Je crois pouvoir dire que ça va un peu mieux. J'ai toujours la main tremblante. Mais je sais à quoi m'attendre.


Pour ce qui est de la leçon de vie, j'en ai aussi pris pour mon grade. Commment dire?... Même à mon âge semi-avancé, je n'avais jusqu'alors qu'une approche très virtuelle de certaines notions. La mort, par exemple.

Moi, enfant, et la mort, on nous évitait toute confrontation. Parfois, en raccrochant le téléphone de la cuisine, ma mère prenait un air solennel et nous regardait en nous demandant si nous nous souvenions d'untel. Comme si nous avions pu oublié notre arrière-grand-père: c'est lui qui souffrait d'Alzheimer, pas nous! On se regardait avec mon frère, c'était le prologue habituel, nous connaissions par avance le verdict. Nous n'étions jamais emmené aux enterrements: pas un endroit pour les enfants. Soit.

Ado, comme tous les ados, la mort, je la méprisais. D'abord, j'avais pas peur, puis j'en avais rien à faire et pis même que j'avais refilé l'adresse de rotten.com à mes potes de lycée... ça avait fait un tabac. Grandissant dans une famille de médecins, avec une télé normalement ensanglantée: vocaliser ou entendre la mort, même en plusieurs morceaux éparpillés et tout, ça me secouait pas plus que ça. Mais tout cela restait bien distant: je lui montrais mes fesses, à la mort, mais elle était bien attachée, muselée de l'autre coté du grillage.

Grandissant, quelque chose a changé. Je crois qu'à un moment, j'ai découvert l'empathie. J'ai trouvé ça assez cool et j'ai adhéré en masse: on est entier quand on est jeune, et moi j'en aurai bien fait mon fond de commerce. Le bon point avec l'empathie, c'est la relation super positive avec les gens! Le mauvais point, c'est que ça rend un peu émotif aussi: Rotten me filait les larmes aux yeux, et même le 20 heures, depuis qu'il diffusait les mêmes images sans plus de sélection! La mort ruminait toujours dans son enclos. Moi qui avant la matais sans peur, à l'heure de son festin, oups: mort 1, moi 0.

Il étais bien sûr hors de question de se maintenir dans un tel état. Evacuer le surplus d'émotivité sans bousiller l'empathie ne serait pas une mince affaire... Il fallait s'endurcir. Vaille.
Et ce fut fait, sans trop de dommages. S'agissait maintenant de tester la nouvelle carapace... et l'occasion m'en fut fournie la semaine dernière. Elle était trop belle! Des Urgences! Ici, la faucheuse devait roder en terrain conquis! 

Je fus un peu désappointé le premier jour de constater que les plus cassés d'entre nos clients partaient direct en réa. Bien (à ce moment, je redoutais quand même un peu la confrontation). Mais je n'eus pas long à attendre pour être mis à l'épreuve: aux urgences, ont vient mourir tristement. Un malaise. Une petite chute. Un matin où l'on se réveille hébété.

Quasiment toutes les personnes que je vis arriver dans cette état était de petites grand-mères. Sèches et blanches sous la lumière blafarde des néons. Nues sous leur blouse. Suivant les pressions de la famille, plus ou moins intubées, branchées, arrachées à leur dernier soupir. S'éteignant tout simplement. Plus ou moins conscientes. Plus ou moins droguées pour l'occasion.

La mort et moi nous trouvions enfin face à face, dans la même pièce. Elle, à l'oeuvre, recourbant les doigts fragiles, arrachant quelques râles parfois, suspendant la respiration... et la laissant repartir enfin. La mort jouait comme un chat avec sa nourriture. Et le spectacle, pour sûr, n'éveillait en personne d'autre que moi le même étonnement. J'aurai voulu dire révolte. Silencieuse et inutile. Mais c'est faux. J'étais étonné. J'assistai à une scène qui me dépassait. J'apprenais des gestes qui ne sont plus médicaux. Qui sont humains. J'apprenais, l'avant et l'après de ce qui nous attend tous. De ce qui est si naturel et si caché dans notre société.
Et je dis caché en parlant de la vrai mort, car l'étalage virtuel, c'est autre chose. Je m'interdisais, surtout de démissionner; de lui tourner le dos.
Personne ne me forçait, que moi, à rester dans le box, à tenir une épaule. Mort 1, moi 1. Balle au centre. 

Je crois que j'ai alors franchi une étape.

Je précise que ces pensées n'occupaient pas mon esprit alors, elles sont le fruit de nombreuses réflexions, solitaires et communes, avec les collègues qui suivaient le même stage.
J'étais alors tout concentré dans l'action, professionnel et un peu froid. Clair de tout voyeurisme morbide. Témoin dépassé, certes, mais conscient que cela faisait parti de l'enseignement qu'il venait recevoir. Conscient de la leçon de vie.

J'ai vraiment franchi une étape.

Et ce matin, j'ai reçu un mail. Ma grand-mère a été transférée à l'hôpital. Elle a 95 ans. Dans chacun de ses messages mon père annote le pronostic. Je sens bien qu'il prépare le terrain: il nous rappelle qu'elle a eu une bonne et longue vie.  Je monte à la capitale. La vie et moi, 1 partout, balle au centre.

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